Dans le cade de notre travail sur la flore du Maghreb, nos scientifiques Cyrille Chatelain et Thomas Stuber sont partis en mission au Maroc sur les traces d’un collecteur botanique marocain du XIXe: Ibrahim Ammeribt avec comme objectif de clarifier la géolocalisation de plusieurs espèces qu’il avait récoltées il y a plus de 150 ans, les récolter à nouveau, et mieux comprendre leur évolution dans le temps.
Une énigme botanique
Eryngium variifolium
Notre herbier, ainsi que celui du Museum d’histoire naturelle de Paris et de Kew – pour n’en citer que quelques-uns – conservent plusieurs centaines d’échantillons récoltés au Maroc entre 1873 et 1874 par Ibrahim Ammeribt et déterminés par le botaniste français Ernest Cosson. Parmi eux figurent plusieurs spécimens types, des échantillons de référence ayant servi à décrire une espèce.
Certains échantillons – qui concernent un nombre important d’espèces – mentionnent une indication géographique qui intrigue encore aujourd’hui les botanistes: «Djebel Ouenza». Cette localité n’apparaît sur aucune carte moderne et reste introuvable dans les documents historiques.
« Pouvoir localiser précisément ces espèces est essentiel afin d’avoir des données robustes sur la flore de la région et son évolution dans le temps » explique notre scientifique Cyrille Chatelain.
À propos d’Ibrahim Ammeribt
Ibrahim Ammeribt est un collecteur botanique marocain du XIXᵉ siècle dont le travail a joué un rôle majeur dans l’exploration de la flore du Maroc.
D’abord guide et collaborateur du botaniste français Benedict Balansa lors de son expédition de 1867, il fut ensuite recruté par Ernest Cosson, l’un des grands spécialistes de la flore nord-africaine, pour mener plusieurs missions de collecte dans les régions du Haut Atlas et de Demnat. Ses explorations ont permis de réunir un important matériel botanique aujourd’hui conservé dans plusieurs grands herbiers internationaux dont le nôtre.
Grâce à sa connaissance fine des territoires marocains et de leur flore, Ibrahim Ammeribt a contribué de manière essentielle à l’amélioration des connaissances botaniques sur l’Afrique du Nord à une époque où de nombreuses régions restaient encore peu documentées scientifiquement, car à cette époque, il était trop dangereux pour un européen de s’aventurer dans les montagnes de l’Atlas.
Ses récoltes constituent encore aujourd’hui des références pour l’étude et la révision taxonomique de nombreuses espèces végétales marocaines.
Une mission pour clarifier la géolocalisation de nombreuses espèces et leur évolution dans le temps
Ephedra fragilis
Pour résoudre cette énigme, Cyrille Chatelain et Thomas Stuber – qui travaillent tous deux sur la flore d’Afrique et du Maghreb – ont entrepris de suivre l’itinéraire probable emprunté par Ibrahim Ammeribt.il y a plus de 150 ans afin de localiser le «Djebel Ouenza», récolter les mêmes espèces et observer les changements de flore éventuels.
Leurs seuls indices: l’écologie probable des espèces concernées, le point de départ du voyage d’Ibrahim Ammeribt, et son passage par un sommet d’environ 3’000mètres d’où il mentionne qu’il pouvait observer le Souss au sud et la plaine de la ville de Maroc (l’actuelle Marrakech), faisant penser aux sommets identifiés aujourd’hui comme le djebel Tichka ou le djebel Erdouz.
Une zone méconnue et difficile d’accès
Ces indices ont permis à l’équipe de restreindre la zone – aujourd’hui encore peu connue et particulièrement difficile d’accès – à trois vallées escarpées de l’oued Sekssawoua, longues d’environ 60 kilomètres et parcourues de gorges profondes.
Alors qu’Ibrahim Ammeribt parcourait les fonds de vallée avec sa mule afin de rester au plus près des points d’eau, les pistes actuelles passent principalement en altitude, au sommet des gorges, et nécessitent de franchir plusieurs cols.
«Contrairement à Ibrahim, nous n’avons pas pu atteindre certains hauts sommets. Il aurait fallu plusieurs jours de marche, avec le risque de ne trouver aucune plante en raison de la période de l’année alors qu’au-dessous de 2’000 mètres, la sécheresse et les troupeaux avaient fortement impacté la végétation», explique Cyrille Chatelain.
Les récoltes se sont ainsi concentrées entre 1’600 et 2›700 mètres d’altitude. Plus bas, les milieux sont déjà fortement desséchés, tandis qu’en altitude, la floraison intervient principalement à partir de la fin du mois de juillet.
Le mystère du «Djebel Ouenza» résolu
Malgré ces contraintes, l’équipe a pu récolter environ 120 échantillons dans cette région et observer plusieurs espèces collectées par Ibrahim, en particulier celles liées aux milieux humides poussant proche de sources et de pelouses humides.
Elle a également pu résoudre l’énigme de la localité «Djebel Ouenza». Les recherches ont permis d’identifier précisément cette ancienne indication géographique et de la replacer sur les cartes actuelles.
«Nous avons aujourd’hui que le lieu-dit «Djebel Ouenza» correspond probablement au sommet de l’Imaradene de la chaîne du Djebel Tichka, qui culmine à 3’351 mètres» explique Cyrille Chatelain.
Cette découverte permettra de mettre à jour la géolocalisation de nombreux spécimens historiques récoltés par Ibrahim Ammeribt ainsi que nos bases de données botaniques consacrées à la flore du Maghreb et de l’Afrique. Ces informations contribueront à mieux suivre l’évolution des espèces et des écosystèmes marocains face aux changements environnementaux actuels.
Extrait de la lettre du Consul de France Beaumier à Essaouira, reproduite par Ernest Cosson
«(…) du 11 au 25 aout dernier (1873) le brave Ibrahim a herborisé sur les sommets les plus élevés de l’Atlas méridional, bien au-dessus de Lallla Aaziza, où Mr. Balansa avait crû apercevoir des neiges perpétuelles. Ibrahim, en bon chleuh qu’il est, a commencé par faire un pèlerinage au marabout de lalla Aziza, puis a gravi et traversé le pic entièrement sec de neige, et s’est rendu de là, toujours dans les montagnes, à la zaouia d’Acetif ou assetif, où il s’est mis sous la protection des marabouts de l’endroit, qui l’ont parfaitement accueilli et traité. Là, il a laissé sa mule , et avec des guides que les marabouts de l’endroit lui ont fournis, il a gravi successivement quatre sommets, nommés djebel Afougueur, Zizi n’Tazaout, Dj Ouensa et Dj. Touchka qui sont, m’a t-il assuré les plus hauts de cette partie de la chaine. Du sommet du djebel Ouensa, le plus élevé des 4, il voyait les plaines du Sous et de l’autre celles du Maroc proprement dit, qui s’étendaient à perte de vue comme deux océans. Il m’assuré que sur ces sommets le froid était vif, il n’y avait pas de neige, si ce n’est dans quelques crevasses. Il est vrai que l’été a été exceptionnellement chaud cette année. »
in Cosson, Bull Soc. Bot France 22 1875, Index Plantarum In Imperio Maroccano Australi Recentius A Cl. Balansa, Et Ab Indigenis Duobus Sub Auspichs Cl. Beaumier Lectarum.